Archives mensuelles : avril 2015

Confidence d’un panoramiste

Avr
30

13583 Maison et arbre dans la lavande, plateau de Valensole (Alpes-de-Haute-Provence), JuilletL’aube sur le plateau de Valensole, solitude ou plénitude ?

La photographie est pour moi une philosophie de vie, un prétexte au quotidien pour ouvrir les yeux, chercher des petites scènes qui me donnent du baume au cœur et enchantent ma vie.

La photographie est aussi pour moi un moyen de transmettre, comme mon précédent métier d’enseignant. Via mes livres ou mon site, j’aime distiller l’envie de se rendre sur des lieux ayant une âme.

Mon travail se compose exclusivement de panoramas, le cinéma de la vraie vie. Il permet l’immersion dans le paysage, l’impression de poser ses pieds dans les pas du photographe pour entrer dans le décor, la même rotation de la tête quand le regard parcourt l’horizon.

Ma préférence va aux paysages de France. On y rencontre toutes les ambiances géologiques du globe. On peut y dénicher des merveilles cachées, des lieux exotiques, insolites à coté de chez soi, c’est avant tout la façon de regarder qui compte.

Mes images transpirent ce qui est essentiel à ma vie : l’espace, déployé par le panorama, le silence et le calme qui en émanent, et la lenteur, perceptible dans la durée apparente des temps de pose. Mes photos invitent à se mettre en retrait de l’agitation ambiante, à retrouver la quiétude.

Je suis tributaire de la lumière extérieure, la patience et le temps sont mes alliés. La lenteur me va bien. C’est la valeur fondamentale que notre époque tente peu à peu de gommer.

L’aube et le crépuscule sont le théâtre de scènes merveilleuses, moments de communion avec l’esprit des lieux. Ces moments de solitude me permettent de me ressourcer et me retrouver, pour mieux échanger ensuite avec les autres. L’observateur s’imaginera à son tour entrer dans l’image avec le même privilège.

L’uniformisation des paysages en cours, leur industrialisation, les panneaux publicitaires… constituent une agression permanente pour notre regard, empêche les temps de rêveries, tue notre imaginaire. Mon rôle est de continuer à enchanter, montrer des lucarnes de rêves.

Note : ce texte de mars 2015 est la ré-écriture d’extraits de l’interview donné dans la revue Kaisen n°9, été 2013.

Photo et réalité, l’objectivité d’un paysage

Avr
17

Note : Ecrit en janvier 2010, cet article a vu une suite 5 ans plus tard jour pour jour : liens 1 et 2
Il traite de la création et de la ‘manipulation’ à l’ère du post-traitement numérique.
De l’acceptation éhontée de la médiocrité de certains automatismes technologiques…
Des incroyables nouvelles possibilités permettant de développer sa vision créatrice.

9034 Puech del Pont, près de Rieutort (Lozère), JuinPuech del Pont, Rieutort d’Aubrac, Lozère. Appareil Fuji GX617, objectif W300mm f8.0, Expostion 1/4 f45 2/3

Repéré de longue date, ce cadrage a pu être réalisé un 30 juin en fin d’après-midi. Les champs sont couverts d’un tapis de fleurs. En équilibre instable sur un très gros rocher, je vise au téléobjectif ce raccourci d’Aubrac. Le soleil, haut dans le ciel, écrase de lumière le paysage bucolique. Néanmoins il garde toutes ses nuances de teintes et de luminosités lorsqu’on l’observe. Magie de la capacité d’adaptation de notre cerveau ! Mais sur la pellicule, on découvre que la forte lumière a produit des ombres sans détails et a lavé le ciel de toute couleur. Un long travail de post-production commence pour corriger les erreurs et les limites du film diapositif.
Une photographie est objective dans la mesure où la lumière pénétrant dans l’objectif retranscrit fidèlement la vue face à l’appareil photo. Mais la réalité extérieure est transmise sur le support d’enregistrement avec les limites techniques du matériel utilisé. Et, à toutes les étapes du processus de création, l’esprit du photographe intervient pour prendre des décisions qui lui sont personnelles.
Pourquoi alors, la majorité des photographes de paysages ressentent-ils le besoin de faire appel à la soi-disant « objectivité » de la photographie pour corréler la « beauté » de leurs images aux « beautés » observées sur le terrain ?

« Whaouh, j’ai l’impression d’y être ! » Telle est généralement l’impression que nous avons tous devant une belle photographie de paysage. Nous oublions la présence physique du papier imprimé et l’assimilons à un miroir ou une fenêtre sur le monde. Le papier est comme transparent et nous apercevons à travers lui une scène réelle. Ceci, en partie parce que la transcription est optiquement peu différente de la perception directe de la réalité à travers nos propres yeux.
Nous accordons ainsi à la photographie un statut élevé de véracité et par voie de conséquence nous nous sentons particulièrement trompés lorsque nous apprenons qu’une photographie a été manipulée. Cette objectivité est particulièrement attendue pour la photographie de paysage.

Dans d’autres domaines de la photographie, comme la publicité, trucages et montages numériques sont légions. D’innombrables images sont fabriquées, manipulées, tout au moins arrangées. Ces pratiques ont sérieusement entamé la foi que nous placions dans de telles photographies.
Parmi les adeptes de la macrophotographie, certains « contrôlent » leurs images en intervenant dans les scènes pour pouvoir les faire durer ou les saisir à leur aise. L’extrême difficulté de telles images autorise quelques clémences.
Mais pour la photographie de paysage, la seule pensée qu’un élément puisse être déplacé, comme un caillou, une feuille, une branche… peut provoquer un frisson de désapprobation. Alors ne parlons pas de l’organisation des éléments dans une scène avant de prendre la photo, même si cela reste indétectable pour le spectateur.

Il semble y avoir une règle non écrite, une photo de paysage ne doit pas mentir, l’image doit être « trouvée ». Ce qui signifie que la scène est enregistrée exactement comme elle se serait déroulée à ce moment précis en l’absence du photographe. Le mérite du photographe est de consacrer tout le temps nécessaire à la découverte d’un bon endroit puis de patienter jusqu’au bon moment. Ce défi et la lutte qui s’en suit confère à la photographie son statut élevé.

Les puristes considèrent qu’aucune manipulation n’est tolérable et continuent à travailler sur films. Pensent-ils ainsi ne pas altérer la réalité ? Ils ne sont pas dupes. Ils pointent particulièrement du doigt les supercheries numériques et la facilité avec laquelle des modifications peuvent être effectuées pour jouer avec la « réalité ». L’argument esthétique est laissé de côté. Il s’agit plus d’une morale : il ne faut jamais altérer délibérément une image au-delà de ce qu’un œil ou un film peut voir. Cela autorise l’utilisation des flashs, de filtres neutres ou anti-UV qui servent à souligner ou à faire apparaître des détails que l’œil voit, et qui sans eux resteraient cachés sur la photo. Exit les filtres colorés et toute autre procédé qui pourrait les exposer à des accusations de tricherie. La plupart des photographes semblent chercher à valider la « beauté » avec la « vérité » car ils ont compris que leurs images ont plus de portée si elles sont considérées comme étant non trafiquées.

Cette recherche de « réalité » n’est pas attendue d’une peinture, d’un dessin ou de tout autre procédé de représentation. La photographie s’inscrit en opposition directe avec les autres arts visuels, où la transformation de la réalité par l’artiste est jugée indispensable à l’octroi de l’œuvre au statut artistique. La puissance de la photographie comme moyen d’expression artistique réside dans l’habilité et la perspicacité du photographe à sélectionner une portion de réalité et à l’enfermer dans un cadre, au moment ad hoc qu’il a choisi. Sélection, objectivité… voilà qui peut paraître contradictoire !
De même, peut-on dire d’un tirage noir et blanc qu’il est fidèle à la réalité ? Pour un photographe ayant passé beaucoup de temps à la réalisation d’une image, il est admis qu’il passe ensuite des heures dans sa chambre noire pour faire ressortir le meilleur de son image. Ce « travail » au moment d’une l’impression « fine-art » est jugé comme légitime tant que le rendu final reste plausible. L’artiste appose sa marque de fabrique à l’impression qui ne serait sinon qu’une représentation mécanique. Moralement, cette transformation « peu décelable » n’est pas différente d’une manipulation évidente lors de la traque photographique.

Il est faux de penser que l’image photographique est sans intermédiaire, non améliorée et non modifiée par la main qui exploite l’appareil. Le photographe choisit entres autres :
– le point de vue (englobant ou partiel, à hauteur d’homme ou du regard du hérisson…) ;
– le cadrage et la composition (la sélection de ce qui est dans et hors du cadre, l’arrangement des éléments selon un sens de lecture…)
– l’objectif (la perspective, la compression des plans ou au contraire les déformations caractéristiques d’un grand angle sur les bords…)
– la filtration (le cerveau modifie dans certains cas la façon dont nous voyons les couleurs, certains filtres – « réchauffants » par exemple – permettent de restituer sur le support d’enregistrement les teintes observés) ;
– la pellicule ou le capteur (le rendu des couleurs, la saturation générale de l’image…) ;
– le moment (l’atmosphère, l’impression d’espace selon la présence des ombres…) ;
– la transformation d’un espace-temps de quatre dimensions sur une surface à deux dimensions (le passage vers une autre réalité…)…

Toutes ces décisions sont éminemment subjectives. Elles traduisent la façon de voir du photographe et l’interprétation qu’il souhaite suggérer au spectateur.
Revenons à notre exclamation du début ? « Whaouh, j’ai l’impression d’y être ! » La sélection effectuée par le photographe ne peut regrouper toutes les vues possibles d’une scène dans une vue unique. Si une photo ne peut mentir, elle ne peut s’empêcher d’être sélective. Notre perception du sujet a été largement imposée par le photographe mais nous sentons qu’elle est encore la nôtre. Notre perception est en fait aussi subjective que la sélection opérée par l’artiste. Comme pour la cuisine, la photographie est une affaire de goût, il ne peut y avoir d’objectivité, il n’existe aucun critère de mesures absolues. Pas de « meilleur appareil », pas de « meilleure image »… La beauté est une notion subjective. La valeur et la crédibilité des photos de paysage reposent moins sur leur authenticité intrinsèque, qui est indémontrable, que sur une longue tradition de photographes de paysage « honnêtes ».

La photographie communique certaines informations et donc une part de vérité sur le site photographié. Mais elle est empreinte surtout de la sensibilité de l’auteur, de son désir de transcrire la beauté qu’il perçoit et de sa recherche pour faire partager les émotions qu’il a vécues.

PS : Pendant mes expositions, on me pose toujours la question : est-ce que ce sont bien des couleurs naturelles ? Les lumières et les couleurs que j’affectionne ne sont pas celles qui dominent en journée, diffuses, pâles, peu contrastées et saturées. Je guette des lumières rares, fugitives, qui ne durent que quelques secondes à l’aube ou l’instant précédant un orage notamment. Ces éclairages sont bien moins souvent observés, ce qui, j’en conviens, peut provoquer des doutes légitimes quant à leur réalité. Ma réponse se veut rassurante et, nécessité de notre temps, concise : « oui, rien n’a été trafiqué ».
Mais je ne peux m’empêcher de penser que le résultat final n’est que la meilleure approximation que j’ai pu tirer de l’instant magique vécu. Je me remémore en silence tout le travail sur les contrastes, les saturations, les balances de couleurs « tons chauds, tons froids » afin de corriger à posteriori et avec ma seule mémoire toutes les différences entre ce que l’appareil a obtenu et ce que je me « rappelle » avoir vu. Sans oublier tout ce qui est perdu au passage lors de la numérisation des diapositives. A tâtons, ce sont de nombreuses « modifications » qui sont opérées pour tenter de rendre « le plus honnêtement possible » ce que j’ai eu la chance d’observer.

Les avantages du panoramique 6×17

Avr
2

Cet article est un complément de ce pdf de 2009 présentant cette énorme bête qui fut mon premier compagnon panoramique.

fuji-6x17

Pendant 11 ans, de décembre 1997 à novembre 2008, j’ai utilisé le boîtier panoramique Fuji 617 qui permet de prendre 4 diapositives 5,6 x 16,8 cm par film 120 (moyen format). Les fichiers résultants (après scan) font plus de 100 Mo. Seul un dos numérique coûtant plusieurs dizaines de milliers d’euros1 permettrait d’approcher cette résolution. La méthode d’assemblage numérique est donc la seule voie raisonnable adaptée à tous les budgets.

Par rapport à celle-ci, le 617 présente plusieurs bénéfices et continue logiquement d’avoir des adeptes dans le monde entier :

– le viseur panoramique permet d’arranger les éléments de la photo au moment de la prise de vue : la composition donne réellement une impression de panoramique.2

– pour les sujets en mouvement, comme les vagues, ou la photographie de sport, il peut être difficile ou impossible d’assembler les images de façon parfaite.

– pour les lumières changeantes, par exemple lorsque le soleil ou la lune se déplace dans des trouées de nuages, changeant sans cesse l’éclairage de la scène.

– pour les longues poses au crépuscule afin de donner du mouvement aux nuages ou un effet éthéré à la mer, si chaque expo est de 5 min et qu’on veut assembler 4 images on a besoin de 20 min et les couleurs du ciel auront beaucoup variées entre temps.

– pour les photos de nuit, lorsque l’on souhaite que la traînée produite par les phare d’une voiture occupe une grande part de la composition.

Des solutions existent néanmoins en numérique qui consistent à juxtaposer plusieurs appareils côte à côte. Utilisés par des scientifiques, les adeptes d’images 3D ou pour le projet Google street-view, je n’ai pas connaissance d’utilisations à but artistique de cette méthode.

Les trois objectifs 90, 180 et 300 mm restituent le champ horizontal des focales 19, 39 et 64 mm en 24×36. Je les ai utilisé dans un ratio 62-20-18%.

La perspective apparente change (compression). Avec le 90 mm, on évite les inconvénients de son équivalent grand-angle 19 mm : pas d’exagération du premier plan ni un sujet principal rejeté au loin dans l’image et noyé dans le « grain » des pixels. La méthode par assemblage restitue grosso modo les différents plans comme la vision humaine les perçoit, soit l’étalement d’un 45mm (j’utilise un 35mm en position H ou un 50 mm en position V).

1 La Seitz 6×17 Digital utilise un dos par balayage et ne peut s’utiliser qu’en présence d’une lumière suffisante. A l’aube une exposition de 1s nécessitera ainsi plus de 10 minutes de scan…
Quant aux dos numériques (Leaf, Phase One…) ils ne proposent pas encore de 120 Mp (sachant les 80 Mp actuels hors de prix…)

2 J’utilise également des viseurs pour ma méthode par assemblage, article à venir